Avis de la Fédération émis dans le cadre de l’enquête publique
Un projet à fort impact environnemental entaché de carences majeures au regard des exigences de l’urbanisme commercial et de l’évaluation des impacts socio-économiques.
Résumé
Dans le cadre de l’enquête publique environnementale relative au projet de centre commercial Carrefour à Maharepa, la fédération Tahei auti ia Moorea a émis un avis critique fondé sur une analyse approfondie de l’étude d’impact environnemental et des pièces du dossier. Cet avis met en évidence des insuffisances majeures, tant sur le plan environnemental que socio-économique et urbain.
Le projet prévoit l’implantation d’un centre commercial de très grande dimension – plus de 8 000 m² couverts – comprenant un supermarché de grande distribution, une galerie commerciale et un parking de forte capacité, au cœur d’un centre urbain de taille modeste. À titre de comparaison, le centre commercial Champion existant de Vaiare, appartenant pourtant au même groupe, représente moins de la moitié de cette surface. Une telle disproportion pose d’emblée la question de l’adéquation du projet au territoire de Moorea et à ses équilibres fragiles.
Des impacts environnementaux insuffisamment évalués
L’étude d’impact identifie certains enjeux techniques (eau potable, eaux pluviales, circulation, nuisances), mais de manière largement incomplète. Des points essentiels sont soit sous-évalués, soit mal documentés, notamment en ce qui concerne l’imperméabilisation massive des sols, les risques de pollution liés au chantier et au parking, ainsi que les nuisances pour les riverains, et les craintes d’aggravation de l’impact d’une houle cyclonique sur les terrains avoisinants..
Ces carences ont déjà été relevées par le juge administratif, qui a estimé l’étude insuffisante et demandé des compléments, en particulier sur l’impact paysager global et sur le risque de submersion marine lié au remblaiement du terrain. Malgré ces ajouts, l’analyse reste lacunaire et ne permet pas une appréciation claire des effets réels du projet sur son environnement immédiat.
Un angle mort majeur : les impacts socio-économiques
L’un des points les plus préoccupants concerne l’absence quasi totale d’analyse des impacts socio-économiques et commerciaux. L’étude d’impact ne propose aucune évaluation sérieuse des conséquences du projet sur le commerce de proximité, l’emploi local indépendant ou l’équilibre du centre urbain de Maharepa.
Or, l’enquête publique a recueilli plus de 1 000 contributions défavorables, un niveau inédit, exprimant très clairement la crainte d’un effet d’éviction des petits commerces et d’une concentration excessive de l’activité commerciale. Ces inquiétudes, pourtant largement documentées dans le dossier d’enquête, ne font l’objet d’aucune analyse approfondie ni de mesures d’évitement, de réduction ou de compensation.
Un avis défavorable clair de l’Autorité de la concurrence
À cet égard, l’avis défavorable rendu par l’Autorité polynésienne de la concurrence constitue un élément central. Celle-ci considère que le projet ne créerait pas de valeur économique nouvelle, mais entraînerait principalement une captation de la demande existante, avec un déplacement d’emplois au détriment du tissu commercial local. L’Autorité souligne également la position dominante structurelle du groupe porteur du projet et alerte sur les risques de concentration excessive du marché, incompatibles avec une économie insulaire équilibrée.
Une incohérence urbaine et un risque durable pour Maharepa
L’avis relève enfin que le projet est conçu comme une opération isolée, sans aucune réflexion de cohérence avec le centre commercial existant ni avec l’organisation urbaine globale de Maharepa. Cette approche strictement parcellaire est contraire aux principes d’un aménagement maîtrisé et fait peser un risque durable de déséquilibre sur la vitalité du centre urbain, la diversité commerciale et l’attractivité du site.
Des manquements graves aux prescriptions environnementales
Des constats de terrain montrent en outre le non-respect, dès la phase chantier, de prescriptions environnementales pourtant explicitement imposées, notamment en matière de gestion des déchets verts. Ce manquement renforce les doutes sur la capacité du maître d’ouvrage à respecter, à l’avenir, les engagements pris dans l’étude d’impact.
En conclusion
En l’état, l’étude d’impact ne permet ni au public ni aux autorités compétentes d’apprécier pleinement les conséquences environnementales, sociales, économiques et urbaines du projet. Ces insuffisances substantielles sont de nature à remettre en cause la légalité des autorisations délivrées et interrogent profondément la pertinence de ce projet pour l’avenir de Moorea. La fédération demande encore à ce que tous ces grands projets puissent être présentés directement à la population afin qu’elle puisse questionner directement le promoteur et ainsi être associée au développement de l’île.
‘Ia vai he’euri noa ‘o Mo’orea!
Par jugement du 4 novembre 2025, le Tribunal administratif de la Polynésie française a prononcé un sursis à statuer afin de permettre la régularisation du permis de construire du projet de centre commercial de Maharepa par la production d’un complément d’étude d’impact portant sur deux insuffisances précises : l’analyse de l’impact du projet sur les paysages vus depuis le lagon et la prise en compte du risque de déviation des eaux de submersion marine vers les terrains avoisinants.
L’enquête publique organisée dans ce cadre vise à permettre au public et à l’autorité compétente d’apprécier la qualité, la sincérité et la suffisance des compléments produits. Si la régularisation ordonnée par le juge est juridiquement circonscrite à ces deux points, leur examen ne peut toutefois être dissocié de l’économie générale du projet et de ses impacts cumulés sur l’environnement, le cadre de vie et l’organisation urbaine du site d’implantation.
Les insuffisances relevées par le tribunal portent en effet sur des enjeux structurants du projet, directement liés à son implantation, à sa volumétrie et aux choix d’aménagement retenus. Leur appréciation suppose nécessairement une mise en perspective avec l’ensemble des effets prévisibles du projet, tels qu’ils résultent de l’étude d’impact initiale, des compléments apportés et des observations formulées lors des enquêtes publiques successives.
Dans ce contexte, le présent avis développe une analyse à portée générale, destinée à replacer les compléments d’étude d’impact dans leur contexte global et à apprécier leur capacité réelle à répondre aux exigences d’information du public et de prévention des atteintes à l’environnement. Cette analyse est complétée par un avis technique détaillé, joint en annexe 2, spécifiquement consacré aux deux points faisant l’objet de la régularisation ordonnée par le juge.
Avis de la Fédération Tahei auti i’a Moorea sur le pojet de Centre commercial CARREFOUR situé à Maharepa, (commune de Paopao, MOOREA)
Le projet de centre commercial de Maharepa, le 4ème du groupe CARREFOUR en Polynésie française, prévoit l’implantation d’un bâtiment d’un seul bloc d’une surface de plus de 8 000 m² couverte équivalent à celui implanté sur la commune d’ARUE, comprenant un supermarché de grande distribution, une galerie commerciale et un parking de forte capacité, au sein d’un centre urbain de dimension modeste, caractéristique des équilibres fragiles propres aux territoires insulaires.
En comparaison du centre commercial TOA déjà implantée à Moorea à Vaiare, à ‘enseigne CHAMPION, appartenant au même groupe CARREFOUR d’une surface de 3500m2, , le projet de Maharepa occupera plus du double de cette surface.
1. Impacts environnementaux à caractère technique
L’étude d’impact sur l’environnement, soumise à enquête publique, a mis en évidence de nombreux enjeux environnementaux et techniques, notamment en matière :
- d’alimentation en eau potable, dans un secteur régulièrement en tension ;
- de gestion des eaux pluviales, en raison de l’imperméabilisation massive des sols ;
- de risques de pollution liés aux terrassements, aux rejets et au fonctionnement du parking ;
- d’impacts sur la circulation, dans une zone déjà très fréquentée ;
- ainsi que de nuisances pour les riverains pendant les phases de chantier et d’exploitation
Le tribunal administratif a jugé l’.étude insuffisante et a suspendu sa décision finale sur la légalité du permis en attente d’éléments complémentaires relatifs à l’impact paysager global et à l’impact du projet sur le risque de submersion marine des terrains avoisinants suite au remblai effectué d’une hauteur de 2 mètres.
Un avis technique global est formulé en annexe 1, reprenant des points soulevés lors de la 1ère enquête publique et un avis technique spécifique sur les points faisant l’objet du complément d’étude d’impact est joint en annexe 2.
2. Impacts sur le tissu commercial existant
Au-delà de ces aspects environnementaux, le projet soulève un enjeu majeur d’urbanisme commercial auquel il n’a pas été répondu malgré l’opposition d’un grand nombre d’habitants de Moorea, qui se sont exprimés à un niveau jamais atteint auparavant dans ce type d’enquête publique avec plus de 1000 oppositions déposées.
Si l’étude d’impact sur l’environnement a principalement abordé les effets du projet sous l’angle technique et environnemental, elle présente en revanche une insuffisance manifeste quant à l’analyse de ses impacts socio-économiques et commerciaux, pourtant très significatifs.
Ainsi, l’étude d’impact ne comporte aucune évaluation structurée des conséquences du projet sur le commerce de proximité, l’emploi local indépendant, ni sur l’équilibre économique du centre urbain de Maharepa. Or, l’implantation d’un équipement commercial de cette ampleur dans un tissu urbain restreint génère nécessairement un effet d’éviction commerciale, par captation des flux de consommation, concentration de l’offre et domination concurrentielle.
Les nombreuses doléances recueillies lors de l’enquête publique ont pourtant explicitement alerté sur le risque de disparition de petits commerces, incapables de soutenir la concurrence d’un supermarché et d’une galerie commerciale de cette taille. En se bornant à mentionner ces inquiétudes sans les analyser, ni les objectiver, ni y répondre par des mesures d’évitement, de réduction ou de compensation, le dossier révèle une carence substantielle dans l’évaluation des impacts humains et sociaux du projet
L’avis défavorable de l’Autorité Polynésienne de la Concurrence (APC)
Par ailleurs, il faut relever l’avis défavorable émis par l’Autorité polynésienne de la concurrence, résumé ci-dessous. Elle considère que ce projet ne créerait pas de valeur économique nouvelle pour le territoire, mais conduirait principalement à une captation de la demande existante, au détriment des commerces de proximité déjà en place
L’Autorité souligne que les emplois annoncés ne correspondent pas à une création nette, mais à un déplacement d’emplois, avec un risque élevé de fermetures ou d’affaiblissement durable des acteurs économiques locaux. Elle met également en évidence la position dominante structurelle du groupe porteur du projet, renforcée par son contrôle de l’importation, de la logistique et de la distribution, et estime que l’opération accentuerait une concentration excessive du marché .
En conséquence, l’Autorité alerte sur les effets négatifs du projet en termes de concurrence, d’emploi local et de diversité économique, et considère que les engagements proposés ne permettent pas de compenser ces atteintes. Cet avis défavorable constitue un signal clair adressé aux décideurs publics sur les risques économiques et sociaux attachés à ce projet.
3. Une approche strictement parcellaire, contraire à une logique de cohérence urbaine
Le projet est appréhendé comme une opération isolée, sans mise en perspective avec l’organisation commerciale existante de Maharepa, alors même qu’un centre commercial est déjà implanté à proximité immédiate. Aucune réflexion n’est menée sur une articulation fonctionnelle et urbaine entre ces équipements, ni sur la possibilité d’un prolongement cohérent, progressif et harmonieux du pôle existant.
Cette absence de vision d’ensemble conduit à une rupture de continuité urbaine, tant du point de vue des cheminements, des usages, que de la hiérarchie commerciale. Au lieu de renforcer le centre urbain par un projet intégré, le choix opéré favorise une logique de juxtaposition massive, créant un pôle surdimensionné, déconnecté de son environnement immédiat et destructeur d’équilibres préexistants.
4. Un déséquilibre structurel incompatible avec les principes d’un aménagement maîtrisé
En urbanisme commercial, la question n’est pas seulement celle de la conformité réglementaire formelle, mais celle de la proportionnalité et de l’adéquation du projet au territoire d’accueil. En l’espèce, l’absence de hiérarchisation des centralités, d’analyse de la capacité d’absorption du marché local et de réflexion sur les effets cumulés à moyen et long terme conduit à un déséquilibre structurel manifeste.
Ce déséquilibre est d’autant plus préoccupant que Maharepa constitue un centre urbain à l’échelle communale, dont la vitalité repose précisément sur la diversité des commerces, la proximité, et l’ancrage local des activités. Le projet, tel qu’il est conçu, porte un risque élevé de banalisation commerciale peu attractive ni pour la population, ni pour les touristes, de dépendance accrue à la grande distribution et d’affaiblissement durable du tissu économique local et ce pour une durée très longue.
L’impact sur la qualité urbaine du centre urbain de Maharepa, sera majeur et quasiment définitif.
5. Une insuffisance de l’étude d’impact au regard de ses finalités
En définitive, en ne traitant pas de manière sérieuse et approfondie les impacts socio-économiques majeurs du projet, et en s’abstenant de toute mise en cohérence urbaine et commerciale avec le centre existant, l’étude d’impact ne permet ni au public, ni aux autorités compétentes, d’apprécier pleinement les conséquences réelles du projet sur l’organisation urbaine et commerciale de Maharepa.
Cette lacune affecte la qualité globale de l’évaluation, alors même que ces enjeux ont été clairement portés au débat public.
Elle interroge la capacité du projet à répondre aux principes d’un développement urbain équilibré, respectueux des spécificités insulaires et de l’intérêt général local, alors même qu’il serait tout à fait possible d’imaginer un autre type d’aménagement commercial sur cette parcelle.
6. Non-respect des prescriptions relatives à la gestion des déchets verts en phase chantier
Il ressort des constatations de terrain que le maître d’ouvrage n’a pas respecté les prescriptions explicites figurant dans l’avis final de l’étude d’impact jointe au permis initial qui prescrit la mise en oeuvre intégrale des mesures préconisées dans cet avis, lesquelles imposaient le broyage des déchets verts sur site, afin d’en limiter les volumes, les transports et les impacts environnementaux.
Contrairement à ces prescriptions, les déchets issus du défrichage n’ont pas été broyés sur le site du projet, mais transportés et entreposés sur un autre terrain appartenant au promoteur, où ils ont été déposés sur une décharge non autorisée, en dehors de tout cadre réglementaire.
Ce manquement constitue une violation caractérisée des mesures environnementales prescrites, alors même que celles-ci conditionnaient l’acceptabilité du projet en phase chantier. Il révèle une discordance manifeste entre les engagements formellement pris par le maître d’ouvrage dans le dossier d’étude d’impact et les pratiques effectivement mises en œuvre sur le terrain. Une telle situation est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la sincérité des déclarations et engagements du maître d’ouvrage, ainsi qu’à sa capacité réelle à respecter l’ensemble des prescriptions attachées aux autorisations obtenues.
Au-delà de l’atteinte directe portée à l’environnement, ce non-respect affaiblit la fiabilité globale du dispositif de prévention et de réduction des impacts présenté dans l’étude d’impact et remet en cause la confiance que l’administration et le public peuvent légitimement accorder au maître d’ouvrage quant au respect futur des conditions d’exploitation du projet. Cette carence est susceptible de constituer un élément déterminant dans l’appréciation de la légalité des autorisations délivrées et de justifier un contrôle renforcé, voire des suites administratives ou contentieuses.
Conclusions
Il est important de noter en conclusion que, en l’état du dossier soumis à l’enquête publique, le projet apparaît entaché d’une insuffisance substantielle de prise en compte de ses impacts socio-économiques et commerciaux, pourtant déterminants au regard de l’ampleur de l’équipement projeté et de son implantation au sein d’un centre urbain de taille modeste.
L’absence d’analyse sérieuse des effets du projet sur le tissu de commerces de proximité, l’emploi local et l’équilibre commercial de Maharepa, conjuguée à l’absence de toute réflexion de cohérence urbaine avec le centre commercial existant, ne permet ni au public ni à l’autorité compétente d’apprécier pleinement les conséquences réelles de cette opération sur l’organisation et la vitalité du centre urbain.
Une telle carence est susceptible de caractériser une insuffisance de l’étude d’impact, de nature à entacher la légalité du permis de construire délivré.
Le Président,
Rahiti Buchin